Le 3 mai dernier, dans le cadre de leur cycle d’évènements sur le thème « Ville & Solidarités », le TUBÀ et le Centsept recevaient quatre structures pour débattre autour de la « rue solidaire ».

Etaient présentes les associations Juste un geste, qui organise des maraudes dans le quartier de la Part-Dieu, L’Ouvre Porte, qui propose des solutions d’hébergement chez l’habitant, le Carillon, réseau de solidarité de proximité, et l’ONG Médecins du Monde, qui aide les personnes exclues à accéder à la santé et à l’information.

La soirée débute, après une rapide présentation du lieu et du cycle, par une réflexion sur le terme « sans-abri » de la part de Médecins du Monde.

Les deux intervenantes, Anne Hersart et Camille Salmon, insistent sur le « manque de compréhension de ce qu’est vraiment ce phénomène, [qui est] complexe et subtil, et qui s’inscrit dans une histoire ». Le terme « sans-abrisme » permet aujourd’hui de rassembler sous une même dénomination des personnes très différentes : « les SDF, les sans-abris, les exclus […] les roms, les migrants », et surtout, « de les maintenir bien à distance ».

L’accompagnement de ces personnes a pendant longtemps été confié « à la justice ou aux ordres religieux », jusqu’au rapport Lenoir (Les exclus : un Français sur dix – René Lenoir – 1974) qui « lance l’idée selon laquelle les exclus seraient inadaptés à la société, l’origine du problème [devenant] donc l’individu ». Cette idée selon laquelle l’individu est le problème persiste avec la mise en place du RMI en 1988 et reste prégnante aujourd’hui. Les intervenantes insistent sur le non-sens d’exiger de quelqu’un qui vit dans la rue depuis 20 ans qu’il « se mobilise ».

L’arrivée du terme « précarité », à la fin des années 1970, ouvre une réflexion plus dynamique. Les grands mouvements de solidarité avec les Restos du Cœur, Emmaüs et l’Abbé Pierre, l’arrivée de Médecins du monde en France au milieu des années 1980 permettent de « réveiller les consciences ». Le SAMU social de Paris, en 1993, explique qu’une « personne en situation d’exclusion, c’est une victime qui se trouve en dehors du regard des autres, mais aussi en dehors du regard des institutions ».

En revenant au terme « sans-abri », les intervenantes insistent sur le fait que « quand on parle de sans-abris […] on définit les personnes par leur perte ». Ce terme soulève aussi de nombreuses questions, par exemple la définition-même d’un « abri » : ai-je un toit quand, demandeur d’asile, je vis « sous une table de la cuisine chez quelqu’un » ? Ou lorsque nous partageons une pièce minuscule à douze ? Ou lorsque nous changeons de famille d’accueil tous les deux jours ? Ai-je un toit lorsque j’habite dans un centre d’hébergement d’urgence, ou dans un hôtel, pendant plusieurs années ? Toutes ces situations sont « très déstructurante en termes de santé mentale ».

Vient ensuite la question du « habiter » : comment est-ce que j’habite, comment est-ce que j’investis mon logement ? Il est parfois plus facile d’habiter « un transformateur électrique qu’un appartement qu’on nous a donné d’un coup ». L’enjeu de l’isolement est lui-aussi primordial. Les intervenantes témoignent : « ils ont accédé au logement comme étant une fin en soi, et en fait ils sont tellement seuls que tout s’écroule ».

Pour définir le sans-abrisme, Robert Castel parle de « la perte des objets sociaux [que sont] la qualification, le salaire, les amis, la famille… ». C’est un processus « très dynamique, [qui] se fait progressivement avec un impact sur la santé mentale qui est progressif ».

On observe souvent le « sans-abri » de l’extérieur, alors que « à l’intérieur, il est riche de plein plein de choses ». Ces choses, ce sont son réseau, sa connaissance du système, une forme de solidarité, une culture… « Quand on ne dit que « sans-abri », on oublie en fait tout le reste. »

Attention donc aux termes que nous utilisons : « Jean Maisondieu [un médecin-philosophe] parle d’« autruicide » : on tue l’autre en le définissant par ce qu’il n’a pas ». C’est par ce cheminement, que « à partir de « sans-abri », on en arrive à « personne en situation de rue » ».

Pour conclure, les intervenantes font le parallèle avec les personnes en situation de handicap : « quand il n’y a pas de rampe d’accès, oui la personne est en situation de handicap. Quand il y en a une, c’est une personne normale. C’est le manque de rampe d’accès qui fait qu’elle est en situation de handicap. C’est pareil pour les personnes en situation de rue. C’est parce que la société n’est pas capable de les accueillir qu’elles sont en situation de rue. »

Suite à cette remise en contexte, les structures se présentent à nouveau et s’ouvre un temps d’échanges libres entre associations, animatrices et participants. En voici les points forts :

  • La situation des femmes qui vivent dans la rue : elles existent, mais sont moins visibles que les hommes. Leur espérance de vie est moindre que celle des hommes et elles sont plus souvent victimes de violence de rue. Elles ont leur propre réseau souterrain et restent donc discrètes : les équipes de Juste un geste portent des gilets pour être reconnues et être interpelées discrètement si besoin, Médecins du monde souligne le fait qu’elles choisissent des moments de calme pour se présenter.
  • L’Ouvre Porte : en s’associant à d’autres structures, l’Ouvre Porte permet aux personnes en situation de rue, et plus particulièrement aux réfugiés, de se loger chez l’habitant en attendant la régularisation de leur situation. L’association met également en place des nuits suspendues au sein de l’auberge Alter’Hostel, financées par du financement participatif et les dons des clients. Les accueillants choisissent à quelle fréquence ils ouvrent leur porte : une nuit par semaine, une semaine de temps en temps…
  • Le Carillon : du côté des commerçants, l’initiative du Carillon est toujours bien reçue et bon nombre d’entre eux (un sur six en moyenne) décident de rejoindre le réseau. En revanche, il est plus délicat d’orienter les bénéficiaires chez ces derniers, il y a toujours un cap d’oser demander, oser pousser la porte, à franchir. Les bénéficiaires apprennent l’existence du Carillon et des membres du réseau grâce aux associations de quartier, aux partenaires, aux équipes terrain et au bouche-à-oreille. Les pictogrammes présents sur les vitrines aident ensuite à reconnaître les services proposés dans chaque commerce. En ce qui concerne son modèle économique, le Carillon met actuellement en place un système de micro-don chez les commerçants.
  • L’importance du lien: les structures présentes sont unanimes : la chose la plus importante pour une personne en situation de rue est le lien. Donner quelques pièces, un sandwich ou une couverture permet d’aider la personne dans l’instant, mais c’est en prenant le temps de l’écouter et de discuter avec elle qu’elle va se sentir à nouveau considérée et reconnue comme personne à part entière. Le simple fait d’accorder un peu de son temps et de son attention à une personne en situation de rue peut lui faire oublier, momentanément, sa « situation de rue ».

Merci encore aux intervenants, à leurs actions et à leurs convictions qui nous rappellent que chaque geste compte et qu’un sourire peut changer beaucoup de choses.

Pour retrouver nos autres évènements du cycle Ville & Solidarité, n’hésitez pas à suivre le TUBÀ et le Centsept sur les réseaux sociaux.
Voici également le lien vers notre article sur la projection-débat du court-métrage de Cannelle & Piment, qui a eu lieu le 19 avril : http://www.tuba-lyon.com/retour-sur-la-projection-debat-autour-de-lentrepreneuriat-solidaire/.